Qui sommes-nous ?

"Les Enfants Adoptés De Roumanie" (L.E.A.D.R.) était une réunion de personnes bénévoles : nés en Roumanie et adoptés par des couples francophones, et des personnes sensibles aux questions de l'adoption internationale en Roumanie. De 2014 à 2015 LEADR a créé des espaces et des outils adressés aux adoptés d'origine roumaine pour faire entendre leur parole et pour contribuer à leurs recherches. Aujourd'hui le collectif a évolué en Association Française Orphelins de Roumanie (A.F.O.R.), association loi 1901, créé en septembre 2015 : www.orphelinsderoumanie.org

lundi 7 avril 2014

II. L'adoption en Roumanie dans le contexte international des années 1980-1990 (2/2)









II - Replacer l'adoption dans le contexte international de l'époque


Depuis les années 80, la demande d'enfants à adopter émanant des pays riches est 10 fois supérieure au nombre d'enfants donnés à l'adoption par les pays pauvres. 


L'adoption représente un puissant lobbying, qui en Europe Occidentale comme aux Etats-Unis, Canada et Israël est en mesure d’exercer régulièrement des pressions sur les pays pourvoyeurs d'enfants via leurs gouvernements.


- Entre 1981 et 1987 : la Roumanie alloue aux familles françaises à peine plus de 500 enfants. [1]

Début 1988 : elle décide de fermer l’adoption internationale.

Décembre 1989 : le peuple roumain, ruiné et opprimé réussit à se libérer du joug du couple Ceausescu.

- Entre 1990 et 2000 : plus de 30 000 enfants roumainssont adoptés à l’étranger.[2]

- Début 1990 : le monde entier découvre avec effroi, l'existence d'une centaine de milliers "d'orphelins affamés et négligés que les roumains laissent croupir dans des orphelinats-mouroirs". 

Il est important de préciser que les « orphelinats roumains » n'étaient pas des orphelinats au sens où nous l’entendons ! 

Les "casa de copii", (littéralement  « maison d’enfants »), étaient des établissements où l'Etat prenait en charge  la garderie, l'hébergement,  la nourriture et les soins médicaux des enfants de mères ou de couples dans l'incapacité matérielle et/ou psychique de pourvoir à leurs besoins ; ceci, le temps qu’il leur était nécessaire pour pouvoir les reprendre. 
Seule une minorité de mères les donnaient d’emblée en rompant tout lien. Celles-là signaient alors « un acte d’abandon » qui permettait à l'enfant d’être adoptable à l’international. 

Les « orphelins roumains » étaient loin d’être tous des orphelins ! C’était peut-être bien commode de le penser, mais 97% d'entre eux avaient une mère vivante et identifiée et certains également un père. 
Plus de 50% des mères venaient rendre visite à leur enfant soit régulièrement soit de façon plus espacée ou seulement à l’occasion des fêtes religieuses. 

L’artiste Adi Gliga, confié à l’âge de 5 ans à l’orphelinat explique dans sa biographie : « Le dimanche beaucoup de mes  camarades recevaient la visite de leur mère, la mienne n’est venue que 2 fois pour les fêtes de Pâques puis n’est plus jamais revenue. »


L'idée qui se dégage des commentaires des médias de l’époque est renforcée par  des  images choisies pour « forcer le trait ». Les enfants squelettiques atteints du sida et ceux aux membres mal formés et aux yeux hagards n’étaient pas représentatifs de l’ensemble des « orphelins »,  mais l’opinion publique le pensait. [7]
Les ONG, dans l’objectif de récolter des fonds, communiquaient dans le même sens. Ce que Rony Brauman appellera plus tard "l'humanitaire spectacle" [3] et où, voulant faire le bien, il arrive que nous fassions aussi le mal.... 


Des milliers d'étrangers en mal d'enfants ou qui, sous le coup de l'émotion veulent faire "une bonne action", se précipitent alors par milliers dans cette Roumanie exsangue qui n'est pas organisée pour gérer un tel afflux de demandes, ni veiller à l'intérêt supérieur des enfants.
Les devises tombent à la pelle ; une opportunité pour ce pays, où règne la corruption. Parallèlement aux procédures officielles d’adoption, des réseaux d’adoptions privées se créent à l’improviste et se développent rapidement…
L’affaire est très juteuse et, pour certains, tous les procédés sont bons pour fournir « aux clients » les enfants qui répondent à leurs critères. 

L’adoption est un mot générique qui recouvre plein de réalités différentes. Evoquer les dysfonctionnements préjudiciables pour l’enfant n’enlève rien au fait que l’adoption reste une réponse naturelle et positive tant qu’elle s’effectue dans l’intérêt de l’enfant.

En Roumanie les candidats à l’adoption ignoraient qu’en réalité il y avait peu d’enfants réellement abandonnés et donc adoptables à l’international.

Les mères biologiques sont les grandes oubliées de l'adoption Internationale

 La négation de cette mère par la pensée collective  est en opposition avec les questions sans réponses qui ne cessent de tourmenter l’adopté tout au long de son existence, et qui génèrent  une souffrance. Les adoptés roumains ont grandi avec une image négative et honteuse de leur mère,  ce qui inévitablement crée  une colère refoulée  et une mésestime de soi,  alors qu’il aurait peut-être suffit qu’ils sachent que la coupable étant avant tout une victime de la misère et d’un contexte. »
Lady Emma Nicholson, parlementaire et rapporteur spécial pour le Parlement Européen (1999-2004) : « En Roumanie, une importante traite d’enfants repose sur un partenariat entre agences d’adoption et officiels corrompus. Peu de ces enfants sont orphelins, certains sont volés et d’autres sont achetés. En un an à l’hôpital de Ploiesti, infirmières et médecins avaient prétendus à 23 mères que leurs bébés prématurés étaient morts, alors qu’ils étaient mis en couveuse, bien nourris et exportés 6 mois plus tard.  Des jeunes filles vulnérables sont persuadées d’offrir leur bébé pour 450 euros cash et des enfants pré- pubères sont vendus via l’Internet pour 45.000 euros.»

En 1993, le gouvernement roumain vote une loi qui prévoit que tout enfant n’ayant pas reçu la visite des parents pendant 6 mois peut être déclaré « abandonné » par le tribunal et devenir de ce fait adoptable. Les mères n’ayant généralement aucun moyen de locomotion, l’astuce  consistait à déplacer le bébé dans un orphelinat situé à plus de 50 kilomètres du lieu de naissance, et le tour était joué…

Certains orphelinats avaient trouvé un moyen efficace pour prélever à la source les denrées les plus recherchées : des nouveau-nés  disposant d’un « acte d’abandon ».  Dans leurs locaux, ils  faisaient aussi office de maternité où les femmes pouvaient y accoucher gratuitement.  Profitant de leur état de  faiblesse elles étaient  encouragées  à abandonner leurs nouveau-nés.    

- Les agences avaient des informateurs dans différents orphelinats qui leur signalaient les enfants correspondants aux critères recherchés. Parfois, c'est en visitant un orphelinat que les parents se prenaient d'affection pour l'un des "orphelins". Le travail de l'agence et du directeur de l'orphelinat consistait alors à convaincre la mère d’origine d’abandonner l’enfant. Pour celles  qui avaient déjà envisagé cette inéluctable fin, c’était une aide dans cette douloureuse et culpabilisante prise de décision. Mais nombreuses étaient celles qui espéraient toujours des jours meilleurs pour récupérer leur petit. 
Illettrées et craintives, il suffisait alors d’un mensonge ou d’une fausse promesse pour leur faire signer un papier sans qu’elles comprennent qu’il s’agissait d’un acte d’abandon (voir ci-dessous témoignage n°1).  

Dans la culture Roumaine, il est d’usage d’offrir un petit cadeau à celui qui a rendu service. Pour finir de convaincre les mères les plus en peine, il suffisait de les inviter à rencontrer les adoptants, ils auraient certainement un geste de reconnaissance envers elle.
Pour un couple français, dans les années 90, 1500 francs ne représentaient jamais que le budget d’un week-end au ski, mais pour la mère roumaine en difficulté c’était un très gros cadeau qui permettait d’améliorer l’ordinaire de la famille pendant plusieurs mois, de faire soigner un fils aîné ou un parent malade ou d’acheter une charrette pour  pouvoir aller vendre du bois à la ville, mais les adoptants ne voyaient pas tous les choses sous cet angle. Ces femmes réagissaient alors en réclamant de l’argent (voir ci-dessous témoignage n°2). 
Ce qui venait conforter la pensée collective qui trop souvent encore perdure… « les roumaines font des enfants pour en tirer profit ou les vendre »   

Rony Brauman, président de MSF de 1982 à 1994, directeur de recherches à la fondation Médecins Sans Frontière. Professeur associé à l’IEP, déclare : « Au début des années 90 : des familles en attente d’adoption se sont précipitées en Roumanie après la chute de Ceausescu pour y adopter des enfants placés dans des orphelinats, mais qui n’étaient pas nécessairement des orphelins. C’était un véritable marché aux enfants, choisis par certains en fonction de l’âge, la taille la couleur des yeux. On a même vu des parents ramener des enfants après quelques semaines, parce que quelque chose n’allait pas. Il y avait en quelque sorte un défaut de fabrication. Ils réclamaient le service après-vente. » [3]

Un couple d’italiens a fait annuler par le tribunal roumain l’adoption du petit Mihai Claudiu, 6 ans, alors que cela faisait 2 ans qu’il le considérait  comme leur fils. Ceci parce qu’il avait reçu une lettre du père biologique lui demandant 300$ en dédommagement de l’enfant qu’il avait donné. Le père adoptif a déclaré au tribunal : « Nous condamnons la vente d’enfants et ne voulons pas cautionner celle-ci ». L’enfant est reparti en institution, abandonné une seconde fois.

Il y eut 10 cas d’enfants pour lesquels  le tribunal  avait validé l’adoption alors que les parents n’avaient jamais signé d’acte d’abandon et qu’ils se sont opposés fermement à ce qu’on prenne leur enfant.
Le jugement étant rendu, les parents adoptifs ont pris un autre enfant qu’ils ont emmené dans leur pays sous l’identité du 1er. Ceux à qui on a volé l’identité ont aujourd’hui une vingtaine d’années. C’est le cas notamment du jeune Silviu Costea, médaillé de boxe en Roumanie, qui est dans l’impossibilité d’assister à des tournois à l’étranger faute de pouvoir fournir une carte d’identité ! [5]
       Des disparitions d'enfants ont été signalées par des mères après la visite d'agences d'adoptions à qui elles avaient refus" de donner leur enfant. (Voir reportage [6]).

Dans la grande agitation de cette époque, une quantité de dossier d’adoption se sont perdus ou sont incomplets, ce qui empêche toute traçabilité. Entre 1990 et 1997, le décompte des autorités roumaines fait état de 16000 adoptions alors que l’ONU et les organisations spécialisées comme SERA Roumanie en ont dénombré pour cette même période plus de 30000. Certains enfants auraient alimentés des réseaux criminels de prélèvement d’organes et de prostitution.

Entre 1991 et 1999, une vingtaine d’enfants souffrant d’une malformation ont étés pris en charge par une association française afin de pouvoir bénéficier en France d’une opération. Ces enfants se sont évaporés ! Les parents ne les ont plus revus.
En 2002, le ministère de l’intérieur roumain a diligenté une enquête dont les tenants et aboutissants n’ont jamais été révélés.
Le 27 février 2007, Gabriela  Conan soumet ce cas devant une commission parlementaire qui l’enregistre et ne fait rien. Personne n’a à perdre de temps avec des histoires passées, concernant une poignée de Roms, qui plus est handicapés. [4]
Confrontée à cet ensemble de dérives qui lui était difficile à maîtriser,  tandis qu’en parallèle elle subissait les incessantes pressions diplomatiques des pays en demande d’enfants, la Roumanie a décidé  en 2001 de fermer son pays à l’adoption internationale. C’est oublier qu’il y a eu aussi de très belles histoires grâce à d’adoption.  Et si, plutôt que de « jeter le bébé avec l’eau du bain », le temps était venu de tenir enfin compte de la parole des adoptés pour envisager une refonte globale du concept l’adoption ?



Références


[1] Réponse du ministère : Affaires étrangères, Article « Adoption d'enfants roumains », publiée dans le JO Sénat du 23/11/1989, page 1934.


[2] Chiffres sur le nombre d’adoption en Roumanie en 1991 :
http://www.carefrance.org/ressources/themas/1/754,CARE_20_ans_Roumanie.pdf

[3] Entretien réalisé par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely de Rony Brauman, «Rony Brauman contre l’humanitaire spectacle : Les responsables de l’Arche de Zoé sont les héritiers maladroits et zélés de Kouchner » sur le blog de Causeur, Publié le 14 janvier 2008.


[4] Article « Enfants roumains évaporés en France », publié le 3/10/2007


[5] Mirel Bran, Roumanie, ex-supermarché de l'adoption, LE MONDE, 20 octobre 2006


[6] Search a Child, Pay Cash: The Adoption Lobby, un film documentaire de Golineh Atai (WDR, 2009)


[7] Extraits de «  Europe, l’Utopie et le Chaos » Catherine Durandin  : L’opinion fut amenée à confondre les images d’orphelins tristes et les photos difficilement supportables d’enfants malades…/…Le spectacle à l’aéroport de Bucarest, pour les vols à destination des Etats-Unis ou de l’Europe Occidentale, des couples d’étrangers portant leur nouveau bébé ou jeune enfant dans les bras tel un trésor a pu irriter ou choquer les roumains présents. Des roumains qui faisaient figure d’insensibles ou d’incapables. 

Exemple d’une agence demandant 12000$


Mémoire de Iona Lafont Amedo une adoptée espagnole née en Roumanie :


Autre cas de trafic : 54 enfants non adoptables se sont retrouvés adoptés en Israel. Marian Maierson a été arrêté et condamné pour faux en écriture et usage de faux, adoptions illégales.

Position de l'Uncef  sur l'adoption :


Convention de la Haye 29 Mai 1993

Iconographie : image extraite du documentaire Search a Child, Pay Cash: The Adoption Lobby, un film documentaire de Golineh Atai (WDR, 2009) (voir note [6])


Témoignage n°1

F.L.   né en 1988, adoptée en 1991.  

Mon père ne voulait pas adopter d’enfants. Ma mère avait réussi une première fois à le convaincre. 6 mois après l’arrivée de mon frère Coréen,  elle a vu à la télé les orphelinats Roumains. Elle  voulait une fille. Mon père était content d’avoir mon frère mais 1 ça lui suffisait largement. Il n’en voulait pas d’autre. Ma mère obstinée à fait  les démarches auprès d’une agence privée qui lui a trouvé  un bébé fille, Elle est allée en Roumanie avec ma grand-mère pour la chercher. Mais quand elle l’a vue, comme elle était malade, ça ne l’a pas inspirée. Et c’est là qu’elle m’a aperçu  parmi  les enfants, elle a craqué pour moi. Mais comme j’avais 3 ans elle a demandé à voir les bébés et elle a craquée pour Y.  Finalement, elle a pris les 2, Y et moi.  Tu sais que je suis un enfant vendu. Pourquoi ? Parce que ma mère Roumaine a demandé en échange  une   somme d’argent à ma mère. Elle a eu ce culot alors que ce n’est pas elle qui allait avoir toutes les dépenses pour m’élever. J’ai bien été vendu.  Les roumaines font des enfants pour ensuite les vendre »


     Témoignages n°2 

Mme X, d’origine rom, mère bio de Daniel Alexandru né le 01/O6/1991. 

« J’ai gardé mon fils aussi longtemps que j’ai pu, je l’allaitais alors ça va.  Puis j’ai réussi à trouver un mari, il me voulait bien à moi mais pas mon fils. Je l’ai porté là-bas à la Casa de Copii en attendant que mon mari  change d’avis. J’allais le voir de temps en temps en cachette. A pied. Je ne sais pas combien de kilomètres. Je marchais 3heures et encore 3h pour revenir. Un jour le directeur m'a convoquée. Il m’a dit que des étrangers gentils et riches voulaient emmener mon fils dans leur pays. Je préférais qu’il reste là et que les étrangers viennent le voir de temps en temps. Le directeur m’a dit  qu’ils le ramèneraient à l’orphelinat tous les 3 ans  pour que je puisse le voir. Il m’a présenté les étrangers. Ils étaient gentil. Quel pays ? je crois qu’ils parlaient français. J’ai signé le papier,  tout était marqué. Non ils ne m’ont pas donné de double. Non je ne sais pas lire. Au bout de 3 ans j’y suis revenue,   tout avait changé, ils m’ont dit qu’ils ne trouvaient pas dossier. J’y suis revenu après, ils n’avaient pas retrouvé le dossier. J’y suis revenu encore, ils  m’ont dit qu’Alexandru était mort…. Je voudrais juste savoir s’il est toujours vivant. Il a 21 ans. Je le reconnaitrais si je le voyais. »

Pour continuer :

Autre blog : Adoption en Roumanie (1) - Histoire de l'adoption internationale en Roumanie (vue des Etats-Unis) : Généralités... :
http://cultures-et-chabada.blogspot.fr/2014/03/adoption-en-roumanie-1-histoire-de.html